Voici la seconde partie de l’entrevue de Al Francesco, où celui-ci explique le concept de jeu en équipe plus en détails et ses aventures en voyage en Asie, en Europe et dans les îles des Caraïbes.

- RWM : Avez-vous joué beaucoup à l’extérieur du pays ?

- AL FRANCESCO : Quelques années après ma visite au Panama avec Revere, j’y suis retourné avec Bill. Ce fût mon premier voyage rempli de succès. Nous avons gagné $39 000 en trois semaines alors que la mise maximale était de $200. La partie y était très bonne, il y avait l’abandon, le re-partage des As et le double accepté sur tous partages, même les As. La partie était distribuée à partir d’un sabot de 4 jeux et l’on vous montrait la carte brulée puis le croupier distribuait la totalité des 4 jeux sauf la dernière carte que l’on vous montrait avant de procéder au battage.

Les premiers jours, Bill était à l’entraînement et j’observais son jeu jusqu’à ce qu`à ce qu’il reste environ un demi jeu puis je lui demandais le compte (RC) et comptais avec lui le reste du sabot afin de vérifier si son compte final était bon. Comme il était sur la cible à chaque fois, nous avons pu commencer à jouer sur deux tables séparées. Après deux semaines nous pouvions jouer dans un casino et miser jusqu’à 7 mains de $200. Nous jouions environ trois heures avant de faire une pause. Le casino savait que nous étions amis mais pas partenaires.

Au moment où je prenais l’une de ces pauses, je me suis levé et dirigé vers la table de Bill. Bill avait cinq mises de $200 et était au moment de prendre ses décisions de jeu. J’ai tout de suite remarqué que quel que soit le compte, Bill ne pouvait tirer sur aucune de ses mains. Regardant alors le croupier, je lui dis « allez, prend ta carte » (pas de carte cachée au Panama). Le croupier s’exécuta immédiatement tournant un As (il avait un 10 ouvert) pour faire Blackjack. Bill bondit de son siège alors que le croupier commençait à ramasser ces mises « Qu’est-ce que vous faîtes ? ». Le croupier pointa dans ma direction et dit « il m’a demandé de tirer », sur quoi Bill répondit « c’est mon argent ! ».

Le chef est alors venu et puisqu’il aimait beaucoup notre action, il ordonna de distribuer l’As à Bill. Bill n’avait aucune main sur laquelle un As pouvait grandement l’améliorer sauf une paire de 9. Il partagea sa paire utilisant l’As pour un total de 20 et reçu un 10 sur l’autre pour un total de 19. Le croupier tira un 7 et Bill gagna ces 6 mains au lieu de perdre la totalité des 5 mains de départ. Bill était ce genre de joueur capable de lire ces petites situations et d’en tirer profit.

Les Bahamas n’avaient rien de bon à offrir. J’ai eu vent de ce qui est arrivé à Tommy Hyland mais c’était après mes voyages à cet endroit. Mon premier voyage remonte à 1972 ou 1973. J’étais avec Bill et nous étions sur le chemin du retour après avoir joué au Panama. Nous sommes arrêtés au Bahamas pour y jouer et avons lu dans le journal local quelque chose comme « 52 meurtres l’an passée et aucune arrestation ». Nous avons joué une courte période et sommes repartis après avoir perdu $6 000. La partie offerte semblait extrêmement difficile à battre. Alors que nous quittions le casino, un agent de sécurité nous stoppa juste à l’extérieur. Ils nous ont fait monter à notre chambre et accusé de tricherie.

- RWM : Alors même que vous aviez perdu ?

- AL FRANCESCO : Ils disaient que nous avions gagné $6 000 et qu’ils voulaient leur argent. Bill n’avait jamais été dans un voyage de la sorte et me laissa prendre les décisions dans cette affaire. J’ai refusé de leur donner quoi que ce soit même s’il y avait cinq gardes de sécurité et deux chefs dans notre chambre. Ils étaient plus nombreux et nous étions à leur merci.

Ils ont fouillé nos bagages et trouver plusieurs chèques de voyage. Heureusement nous avions peu d’argent liquide sur nous. Je me refusais d’admettre avoir gagné $6 000 alors que nous l’avions perdu et que de surcroit, nous ne faisions rien d’illégal en comptant les cartes. Je leur ai dit de vérifier avec le chef de table à l’intérieur du casino car ils avaient la mauvaise information. Ils ont vérifié en-bas et nous ont alors dit que c’était $3 000 et non $6 000 mais qu’ils voulaient le $3 000. Nous avons discuté avec eux jusqu’à 5 heures du matin et à la fin ils n’étaient plus que trois.

Finalement ils nous ont quitté mais nous ont ensuite téléphoné pour nous dire qu’ils nous dénonceraient à l’ IRS (Service du Revenu Américain). C’était une bonne nouvelle puisque cela laissait présager que nous allions pouvoir quitter l’île. Une heure plus tard, nous devions quitter et aller à la caisse du casino où nous avions un coffret de sureté. Ils ne savaient pas que nous avions pris ce coffret et que c’est à cet endroit que notre argent liquide se trouvait. Il nous a fallu patienter vingt minutes avant d’avoir accès au coffret et avons cru que c’était là une autre manœuvre pour nous retarder jusqu’à l’arrivée des agents de sécurité. Heureusement non, c’était juste un peu de lenteur de leur part et nous avons pu vider le contenu de notre coffret et prendre le prochain avion pour quitter l’île.

Une année et demie plus tard, Ken Uston et un autre de nos joueurs nommé Blair étaient dans les Bahamas avec Bill et moi. ( Une note intéressante ici. Le « Blair » que Al mentionne n’est nul autre que Blair Hull, devenu immensément populaire comme courtier en valeurs à Chicago et qui vendit sa compagnie à Goldman Sachs pour plus de $500 millions. Il est en vedette dans le livre New Market Wizards de Jack Schwager. Alors qu’il se dirigeait au poste de Sénateur de l’Illinois en 2004 dans une campagne pour laquelle il avait dépensé $28 millions, un scandale éclata concernant ces relations abusives avec sa femme et il perdit l’élection ) Il y avait deux îles ayant des casinos. L’une était correcte et l’autre mauvaise. Nous avons débuté dans un casino sur un « hole card game » (connaissance de la carte cachée). Les croupiers soulevaient beaucoup trop leurs cartes cachées et nous pouvions aisément les lire. C’est une des parties les plus faciles qu’il m’a été donné de jouer. Nous jouions à des tables séparées, Bill gagna $13 000 et moi $15 000.

Après notre départ du casino, les autres voulaient aller dans la mauvaise partie des Bahamas, le même casino où Bill et moi avions été tenu en otages. J’étais surpris que Bill veuille retourner à cet endroit. Nous y sommes allés et comme il n’y avait pas de possibilité de jouer la « hole card » nous avons pris la soirée de congé. Nous avons donc relaxé et passé environ trois heures à prendre le dîner et à boire du vin. Après le dîner, Ken s’est installé à une table de Blackjakc et misa $10 sur une main. Alors qu’il fouillait sa poche à la recherche d’un autre $10 pour doubler sa main, je suis passé prêt de lui et lui ai jeté $10 000 sur la table tout en continuant ma route. Il n’y avait pas de bonne raison pour faire cela, je l’ai juste fait. Ce faisant, j’ai peut-être attiré l’attention sur ma présence et c’est pour cette raison que quelques minutes plus tard ils sont tombés sur moi. D’un autre coté, s’ils m’avaient tout de même aperçu, au moins je n’avais plus tous des dollars sur moi.

Dix minutes plus tard, la sécurité était sur moi. Personne ne les a vus m’arrêter. J’étais dans l’arrière chambre, seul avec eux et il était maintenant 3 heures du matin. Un des agents m’a montré une carte d’identité très vite et lorsque j’ai demandé à la revoir plus lentement il m’a dit « Fuck off ».

Avec ce genre de remarque, vous ne savez pas si ces types sont des agents de sécurité, des policiers ou je ne sais quoi. J’ai alors reconnu les hommes qui m’avaient dit un an et demie plus tôt de ne plus revenir sur cette île. J’ai expliqué que je ne jouais pas et que de toute manière j’avais un billet sur le premier avion le lendemain matin. Ils ont pris mon portefeuille et regardé à l’intérieur, puis trouvé des numéros de téléphones que j’aurais préféré leur cacher, comme ceux de Ken et Bill. Ils m’ont alors traîné à l’extérieur du bureau et j’ai compris qu’ils n’allaient pas me laisser partir.

J’ai alors demandé de pouvoir téléphoner. Ils m’ont demandé à qui je voulais appeler. J’ai indiqué que je désirais appeler mon frère à San Francisco. Dès que j’eus dit cela, trois d’entre eux me prirent par la ceinture et me transportèrent à l’extérieur par une porte secondaire. Ils me mirent à l’intérieur d’une fourgonnette non identifiée. Je me suis alors souvenu des manchettes parlant de 52 meurtres non résolus et ma vie a défilé devant moi. J’ai vraiment pensé que j’étais un homme mort. Souvenez-vous qu’il était 3 heures du matin et qu’aucun de mes amis ne savait où j’étais et ce qui m’arrivait.

Ils m’ont amené à mon hôtel et ont fouillés ma chambre. Ensuite ils m’ont dit «  soit sur le prochain avion et quitte cette île » puis ils m’ont laissé.

- RWM : Des voyages en Europe ?

- AL FRANCESCO : Bill et moi sommes allés en France quatre fois et avons toujours connu du succès puisqu’à cette époque ils ne savaient pas que la partie pouvait être battue. Nous avons brisé la banque dans un casino qui était paraît-il le huitième plus grand de France. Nous les avions battus de $230 000. Les casinos Français ne se comparent en aucun point aux plus grands casinos de Las Vegas. Il y avait à cet endroit 3 tables de Blackjack et un bel hôtel. Nous ne pensions pas que $230 000 serait suffisant pour briser la banque mais finalement ça a suffit. Nous n’avons pas réussi à récupérer tous nos gains mais la majeure partie de ceux-ci. J’ai toujours un chèque de $20 000 en filière.

Une autre fois, Blair et Ken étaient à Monte Carlo et savaient que Bill et moi planifions nous rendre en Europe. Ils nous ont alors téléphoné car ils avaient peur de manquer de fonds. Deux jours plus tard, KP et moi étions en France. KP était ma compagne du temps et très bonne compteuse.

Nous sommes allés à Monte Carlo où venait d’ouvrir un nouveau casino, le Loews. Normalement, je ne considère même pas de jouer après un long voyage et lorsqu’il faut s’adapter au décalage horaire. Cette fois, à notre arrivée, nous sommes allés directement au Loews. À notre entrée au casino j’ai tout de suite vu Ken qui se baladait d’une table à une autre faisant du « back counting ». Blair était assis seul à une table et chacun d’eux misait jusqu’à deux mains de $500 puisqu’ils n’avaient que $25 000 de disponible.

J’avais apporté $125 000 avec moi. KP s’installa et m’appela peu de temps après puisque presque aussitôt le sabot était devenu chaud. J’ai débuté avec 7 mains de $500. Ken qui m’avait vu commença aussi à m’appeler sur sa table. Puis se fut au tour de Blair de m’indiquer un sabot chaud. Ken et Blair misaient 2 mains de $500 et je jouais les 5 autres places à $500. Nous avions gagnés $29 000 en moins de deux heures lorsque le chef lança ses mains dans les airs en disant « C’est assez. Si vous voulez continuer à jouer, vous devez mettre les grosses mises au début du sabot ».

Mon commentaire fût : « Changez mes jetons ».

- RWM : Cela semblait être un très bon chef pour l’époque.

- AL FRANCESCO : Le matin suivant nous savions que plus jamais nous ne pourrions jouer une main dans ce casino. Donc, lorsque KP et moi sommes descendus pour le petit déjeuner, Ken et Blair étaient déjà installés. Deux tables plus loin il y avait cinq chefs de tables qui mangeaient. Nous nous sommes dirigés directement à la table de Ken et Blair, laissant du même coup savoir aux chefs que nous étions tous ensemble. Je n’avais jamais fait une telle chose, mais nous savions que jamais plus nous ne pourrions jouer à cet endroit.

- RWM : Vous êtes allé là avec $125 000. N’aviez-vous pas peur de vous promener avec une telle somme ?

- AL FRANCESCO :Une bonne portion était toujours en chèques de voyages, car ils sont faciles à encaisser. Transporter l’argent n’est qu’une partie du problème au Blackjack. Cest une chose avec laquelle vous devez vivre. Le problème était beaucoup plus grand en Corée où vous n’étiez pas autorisés à sortir plus de $10 000 à l’extérieur du pays. Bill et moi y avons joués. Après environ une journée, j’ai remarqué que le croupier marquait les cartes de façon non intentionnelle. Chaque fois que la croupière avait une bûche ou un As pour carte ouverte, elle devait regarder pour savoir si elle avait Blackjack ou pas. Elle repliait alors le coin de la carte fermée afin de protéger la carte cachée de la vue de quiconque pourrait se trouver derrière elle. Le casino avait été victime quelques semaines auparavant d’un groupe utilisant le « spooking » ( Méthode par laquelle un joueur situé derrière la table relaie la valeur de la carte cachée à un complice situé à la table de jeu. Une scène intéressante apparaît au début du film « Casino » où la prémisse est une équipe de deux joueurs utilisant le « spooking »).

Alors qu’elles essayent de protéger la carte cachée, elles incurvent de façon permanente les 10 et les As. Plus tard, lorsque cette même carte apparaît comme carte cachée du croupier, il est extrêmement facile de l’identifier avec un degré de certitude approchant les 100%. Comme les cartes restaient en jeu pour une période de 24 heures avant d’être remplacées, il devenait apparent après quelques heures seulement que plusieurs 10 et As étaient « marqués ». Dès que j’ai noté cela, j’ai commencé à signaler Bill. Il jouait et je m’occupais de lui indiquer quand rester et quand tirer, etc. Il ne comprenait pas ce que je faisais, mais lors d’une pause à la chambre, je le mis au parfum. Nous avons alors sorti le livre de Thorp et toute la stratégie y était indiquée pour ce genre de situation. Deux heures plus tard nous étions de retour au casino misant sept mains jusqu’à la limite de table qui était de $100 seulement. Nous avons joué huit heures et gagné $51 800.

Lorsque nous avions décidés d’aller en Corée nous n’avions aucune idée de la durée de notre séjour et avions seulement des visas pour cinq jours. Nous devions quitter le jour suivant pour renouveler nos visas et n’avions toujours aucune idée de la manière de faire sortir du pays autant d’argent. Nous avons dû négocier avec le marché noir afin de transférer l’argent en dollars US. Vous ne savez jamais à quoi vous en tenir lorsque vous négociez avec ce genre de personne mais quelques-fois c’est votre seule option. Une fois changée, il fallait tout de même sortir l’argent du pays. S’ils nous avaient pris, ils auraient confisqué l’argent et auraient pu nous mettre en tôle pour dix ans. Nous avons donc pris la décision de mettre l’argent dans nos souliers,. Ainsi nous avions chacun $10 000 par soulier et mesurions 2 cm de plus cette journée. Ils nous ont assez bien fouillé, mais jamais ont-ils regardés dans nos souliers !

Nous sommes allés au Japon pour y renouveler nos visas et sommes revenus en Corée avec l’espoir de les lessiver. À notre retour, la première fois où la croupière reçu un 10 comme carte ouverte, elle plia de la même manière le coin. Puis, le chef de table lui jeta un regard sévère et celle-ci reprit la carte et replaça le coin correctement. La fois suivante, toujours la même chose. Ils ne nous restaient plus qu’à compter normalement, mais dès que nous augmentions nos mises, le chef ordonnait un battage. Nous avons donc quitté la Corée.