C’est un grand plaisir pour moi de vous présenter cette entrevue réalisée par RWM avec un homme pour qui j’ai un immense respect. J’ai eu le privilège et l’immense plaisir de lui serrer la main lors d’une soirée privée il y a quelques années et je suis resté avec cette impression d’avoir rencontré un vrai « gentleman ». Monsieur G

Al Francesco est un pionnier dans le monde du Blackjack. Inventeur du style de jeu « spotters / Big player » utilisé par plusieurs équipes au fil du temps, il est celui ayant enseigné le Blackjack à Ken Uston. Al Francesco fût le premier à diriger une équipe utilisant un ordinateur pour déjouer les casinos. Il ne se contentait pas de compter les cartes, Al Francesco voulait un avantage toujours plus grand… Un soir qu’il jouait en Corée, Al remarqua qu’un des croupiers « courbait » par inadvertance le coin de certaines cartes, il se mit aussitôt à signaler son partenaire de table et en moins de huit heures ils gagnèrent plus de $50 000 Un vrai professionnel au travail !

Entrevue réalisée en 2002 par RWM, adaptation par Monsieur G, première partie.

- RWM : Quand avez-vous débuté au Blackjack ?
- AF : Tout le crédit revient à Ed Thorp. J’ai débuté en 1963 après avoir lu son livre « Beat the Dealer ». Cela m’a pris environ cinq semaines pour apprendre le système (Ten Count). Il fallait compter à rebours utilisant un ratio entre les petites cartes et les bûches. Le compte débutait avec 36/16 et s’il apparaissait une carte de chaque type, votre nouveau compte était alors 35/15 , etc. Vous deviez diviser l’un par l’autre et votre ratio servait à déterminer si vous deviez tirer ou rester de même que la valeur de vos mises. Je me souviens avoir joué en utilisant ce système à Reno mais c’était très complexe.

- RWM : Vous avez rencontré Thorp à l’époque ?
- AF : Non, Thorp n’était pas un joueur professionnel, il ne jouait à vrai dire pas beaucoup. Il essaya de jouer à quelques reprises et faisait souvent face à des tricheurs. Thorp, par manque d’expérience était incapable de repérer ceux-ci. C’est l’autre personne qui l’accompagnait qui remarqua qu’ils se faisait tricher.

- RWM : Étiez-vous joueur avant cette époque ? Alliez-vous à Vegas pour y jouer ?
- AF : Je n’étais jamais allé à Vegas ou Reno. Je venais tout juste de déménager en Californie lorsque j’ai lu le livre de Thorp. Plus tôt dans ma vie lorsque j’avais entre 19 et 20 ans, je jouais dans ma ville, Gary en Indiana. Je jouais au « Greek Rummy » et à d’autres jeux qui ne sont plus populaires. J’imagine que j’étais bon à ces jeux ou que mes adversaires étaient très mauvais puisque je gagnais constamment. Nous jouions de petites mises et je gagnais environ $5 000 par année. À cette époque c’est le salaire que m’aurais procuré un travail régulier. J’imagine que c’est à ce moment que je suis devenu un joueur professionnel.

- RWM : Vous étiez donc habitué à repérer un avantage ?
- AF :J’ai toujours cherché à obtenir un avantage. J’ai probablement joué deux fois dans toute ma vie alors que je n’avais pas l’avantage. À tout le moins, à chacune des autres fois je croyais l’avoir. Je me souviens clairement de ces deux fois. Je me souviens de l’excitation qui est totalement différente de celle qui vous accompagne lorsque vous jouez pour gagner votre vie.

- RWM : Quel jeu était-ce ?
- AF : Je jouais au Crap. Je jouais des mises de $10 et $20 et c’était exaltant. J’ai perdu $200 et suis retourné à la maison pour prendre de l’argent. Lorsque je suis revenu, la partie était terminée. J’ai probablement ainsi sauvé le reste de mon argent puisque beaucoup de ces parties étaient à l’époque contrôlées par des tricheurs.

-  RWM : Retournons en 1963. Vous aviez appris le « Ten Count » pour compter les cartes, comment était-ce à l’époque ?
- AF : La première fois où j’ai compté les cartes, j’ai eu un mal de tête en moins de vingt minutes. C’était un système très difficile et je croyais à tord être prêt à l’utiliser. Je suis donc retourné à la maison pour pratiquer davantage et lorsque je suis retourné au casino, j’étais prêt à affronter le meilleur des croupiers. À cette époque, toutes les parties étaient des « Single deck ».

- RWM : Vous avez débuté avec de petites mises ?
- AF : Oui, j’ai commencé avec des mises de $5 à $25 et bâti mon bankroll jusqu’à pouvoir jouer deux mains de $200. Dans ce temps, les casinos ne savaient toujours pas que le Blackjack pouvait être battu et je variais mes mises de $5 à deux mains de $200. Je fus l’un des premiers à battre le Blackjack sur une base régulière et je jouais comme bon me semblait. Je jouais, jouais et jouais.

- RWM : La tricherie vous a-t-elle posée des problèmes ?
- AF : Oh, c’était le plus gros problème. En 1963 je pouvais être témoin de croupiers qui trichaient entre six et huit fois par jour. La majorité du temps c’était le soir, les tricheurs semblaient tous travailler de soir. Je faisais donc beaucoup d’argent le jour et en perdais plus souvent qu’à mon tour en soirée. Je crois bien avoir repéré la majorité des tricheurs et évidemment, quelques-uns étaient, sans nul doute, trop forts pour se faire prendre.

À cette époque, les croupiers échangeaient leur carte cachée. Lorsqu’ils avaient un « 10 » ouvert, ils devaient vérifier leur carte cachée pour savoir s’ils avaient Blackjack. Si cette dernière était une mauvaise carte, au moment de jouer leur main ils échangeaient celle-ci contre la carte du dessus du jeu en la retournant. La carte du dessus du jeu devenait alors leur carte cachée et cette dernière retournait sur le dessus du jeu remplaçant celle utilisée. Je faisais alors face à des « 20 » main après main. Je n’ai appris cette méthode que plusieurs années plus tard.
Le Cal Neva au North Lake Tahoe était réputé pour tricher. Frank Sinatra avait des parts dans ce casino et j’y étais allé pour voir de quoi il en retournait. Je me suis installé à une table de Blackjack et ai demandé $10 en pièces de $1. En misant $1 la main il me fallut onze mains pour perdre les $10. Dans cette même période j’ai reçu le cinq de cœur trois fois lors d’un seul deck. Le croupier recyclait des cartes (rolling), distribuait la seconde (dealing seconds) et utilisait tous les trucs que vous pouvez imaginer.

Note : Pour plus de détails sur les méthodes de triches, « How to Detect Casino Cheating at Blackjack » de Bill Zender et « Cheating at Blackjack » de Dustin D. Mark.

J’ai donc quitté la table et me suis dirigé vers une table de Craps passablement occupée. Tout de suite j’y ai aperçu quelque chose de suspect. Je connaissais quelques personnes lors de mes années passées à Gary, Indiana qui étaient capables de substituer les dés et j’avais aussi lu plusieurs livres sur les méthodes pour détecter la tricherie. J’ai vu le croupier remettre les dés à l’homme situé à ses cotés. Il prit les dés et les déposa sur la table. Je savais qu’il les avait substitués.

Tous les joueurs à la table misaient sur « do » (passe), j’ai donc immédiatement misé sur « don’t » (ne passe pas). J’aurais dû faire mine de rien mais j’étais incapable de quitter du regard l’homme ayant substitué les dés. Évidemment, ils étaient plusieurs pour mettre en œuvre ce stratagème et ma mise ainsi que mon regard ne passèrent pas inaperçus. J’ai vite compris que je n’étais pas le bienvenue et qu’il était préférable que je quitte. J’ai gagné $300 assez rapidement et comme ils n’aimaient pas que je prenne part au festin…j’ai dû quitter.

- RWM : Est-ce que les casinos vous ont déjà attaqué physiquement ?
- AF : J’ai été rudoyé une fois au Harvey’s. Mon frère qui est aussi un joueur professionnel, avait déjà vu un joueur se faire battre par les gardes de sécurité. Personne ne dit ou fit rien et tous assumèrent que l’homme devait avoir eu une conduite répréhensible. Environ deux semaines plus tard, j’étais au Harvey’s. Ils m’avaient déjà expulsé et averti de ne plus revenir. Je faisais du repérage et ils m’ont remarqué puis m’ont fait monter à l’étage au bureau de la sécurité. Alors que nous montions ils me bousculaient et essayaient de me rendre furieux mais je ne bronchais pas, me souvenant de ce que mon frère m’avait raconté. Ils m’ont frappé à quelques reprises mais sans trop de gravité. C’était en 1963 ou 1964 et j’avais entendu des histoires au sujet des gens retrouvés dans le désert….je ne voulais prendre aucune chance.

- RWM : Avez-vous tout de suite formé une équipe ?
- AF : Non, je jouais solo principalement à Reno et Lake Tahoe. Après une année et demie j’ai commencé à être banni à gauche et à droite et cela devenait trop problématique alors j’ai cessé de jouer. Je n’ai plus joué pendant huit ans. Ensuite, les 4 decks ont fait leurs apparitions et Lawrence Revere (auteur de Playing Blackjakc as a Business) est arrivé avec son « Advanced Point Count ». J’ai appris son système et recommencé à jouer au Blackjack. J’ai joué environ un mois puis les problèmes ont recommencé avec les casinos. Je savais que je devais trouver une meilleure façon de jouer.

- RWM : Connaissiez-vous Revere ?
- AF : Oui, nous sommes allés ensemble en vacances au Mexique.

- RWM : Y-avait-il des casinos au Mexique à cette période ?
- AF : Non, nous y sommes allés juste pour passer du temps ensemble. Ce fût un voyage plaisant.

- RWM : Comment le connaissiez-vous ?
- AF : Je lui ai téléphoné car j’utilisais son système. Il voulait me donner des leçons mais en réalité, je jouais mieux que lui. C’était un personnage, il retirait toujours une carte du jeu sans que ne le remarquent ces étudiants. Ainsi, ils arrivaient toujours à la fin avec le mauvais compte et il pouvait leurs donner des leçons supplémentaires à grands frais. Il a fait plus d’argent avec ses étudiants qu’il n’en a jamais fait dans les casinos. Il jouait des deux cotés de la table, montrant aux gens comment jouer et ensuite allant au casino pointant ceux-ci au personnel du casino. Une fois nous sommes allés au Panama ensemble et avons été arrêté par la police de Noriega. Ils nous ont mis en taule, nous ne parlions pas espagnol et eux ne parlaient pas anglais. Le lendemain ils nous laissèrent partir et jamais ne sûmes pour quelle raison nous avions été arrêtés.

- RWM : Ont-ils gardé une partie de votre argent ?
- AF : Non. Je n’avais pas beaucoup d’argent sur moi, peut-être $5 000.

- RWM : Comment êtes-vous arrivé au concept du « Big Player »
- AF : Nous étions au Lake Tahoe, mon frère, ma sœur et son mari ainsi que moi. Nous avions une réservation pour le restaurant « Top of the Wheel » au Harvey’s. Afin de tuer le temps, mon frère jouait au Blackjack et variait ses mises de $1 à $5 avec le compte. J’étais derrière lui à discuter avec mon beau-frère et à chaque fois que je le voyais miser $5 je lançais un $100 sur sa main. Je continuais alors ma discussion avec mon beau-frère et laissais à mon frère le soin de jouer la main, comme si je n’avais aucun intérêt pour ce qui pouvait arriver. Lorsque mon frère descendait à $1, je retirais mon argent. Nous avons fait cela une vingtaine de minutes et le chef de table semblait adorer la situation. À cette époque, les billets de $100 étaient rafraîchissants à voir.

Lorsque le temps de partir fût arrivé, le chef ne voulait plus que l’on quitte la table. Il avait mordu comme un poisson. Sur le coup, je n’y ai pas trop fait attention mais lorsque un peu plus tard je jouais dans un 4 decks, j’ai réalisé que cela devait être la manière de les déjouer. J’ai donc commencé à recruter des gens intéressés par le Blackjack dont quelques-uns étaient des joueurs avec qui je jouais au Poker. Pour le premier voyage, j’étais le « Big Player » accompagné de trois coéquipiers. Nous sommes allés à Vegas avec $8000 et je me souviens avoir joué au Stardust misant trois mains de $500 sur un bankroll de $8000. À l’époque je ne savais pas que je misais beaucoup trop pour le bankroll que nous avions et j’ai été vraiment chanceux, gagnant $8000 en 45 minutes. Nous avons utilisé cette technique toute une année.

- RWM : Ouf, si vous pouvez doubler votre bankroll à toutes les 45 minutes, vous allez vite être riche. En quelle année était-ce ?
- AF : C’était en 1971. J’avais l’adrénaline au tapis et après 45 minutes j’ai signalé à mes partenaires de jeu que la session était terminée. Ils étaient surpris puisque nous avions planifié de jouer 3 heures. Le chef m’a demandé mon nom et si je voulais déjeuner, sur quoi je lui ai donné le nom de Frank Fisano. Il m’a alors demandé quel était mon occupation et j’ai répondu que j’étais dans l’immobilier. J’ai accepté le déjeuner et à mon retour le chef m’arrête et me dit : Hé Frank, j’ai fait une petite vérification et il n’y a personne dans l’immobilier à San Francisco du nom de Frank Fisano.

Je lui ai alors répondu : Je ne vous ai jamais dit que j’avais une licence en immobilier. Je vous ai dit que j’étais dans le domaine de l’immobilier. J’achète et je vends. Je mentais mais il a semblé mordre à mon histoire.
Une quinzaine d’années plus tard je rejouais au Stadust sur un « hole card game ». Nous avions des croupiers se succédant et ayant tous la même faiblesse, c’est-à-dire qu’ils exposaient leur carte cachée à la première base. J’ai dû jouer 24 heures d’affilées sans arrêt. Nous avons gagné $48 000 et le même chef était présent. Bien sûr, il ne m’a pas reconnu après toutes ces années mais moi, je me souvenais de lui.
J’étais toujours à la recherche de nouveaux joueurs car trois compteurs ne réussissaient pas à tenir complètement occupé le « Big Player ». Dans les moments creux, il avait l’air d’attendre quelque chose. S’il avait pu miser gros à chaque instant, le casino aurait pensé être en présence d’un maniaque enragé. Finalement nous avons eu six compteurs et le concept s’est amélioré. Puis, j’ai rencontré Ken Uston. Nous fréquentions la même fille et un jour il m’a téléphoné.

- RWM : Savait-il jouer à ce moment ?
- AF : Non, je lui ai appris à compter et il a débuté comme « spotter ». J’avais aussi un bon ami à moi qui faisait office de « Big Player » mais j’ai découvert qu’il nous volait et j’ai dû me départir de lui. Je l’ai donc remplacé par Ken Uston, (Al se met à rire), j’aurais probablement dû rester avec le gars qui me volait, il n’aurait pas écrit un livre là-dessus ;-) . Tout ce temps où Ken a joué pour moi, il a terminé à égalité. Il n’a pas gagné d’argent pour l’équipe. Je ne crois pas qu’il ait été malhonnête mais je pense qu’il mettait tellement d’emphase sur son « acte » qu’il en perdait pratiquement son avantage. Quelques croupiers l’ont probablement volés.

- RWM : Saviez-vous qu’il planifiait l’écriture d’un livre ?
- AF : Oh non. Je n’en avais aucune idée. Lorsque j’ai appris pour le livre, nous étions à une semaine de sa parution en librairies.

- RWM : Lorsque le livre est sorti, les casinos ne savaient-ils pas déjà ce que vous fesiez ?
- AF : Pas vraiment. Pour être honnête avec vous, je crois que Ken aurait aimé se faire prendre sur le dernier voyage que nous avions fait puisque le livre était sur le point de sortir. Nous avions joués au Sands et l’éditeur de Ken était sur place pour le regarder jouer. Ken y allait de toute une mise en scène pour celui-ci. C’est vraiment Ken qui mit fin à notre groupe. Lors d’un voyage normal nous étions habituellement 22 joueurs. Nous étions divisés en trois groupes de 7 joueurs. Chacun comptant 6 spotters et 1 Big Player. J’étais le 22 ième, en arrière scène m’occupant de l’équipe. Les trois groupes étaient situés dans des casinos différents et les Big Players passaient le weekend entier au même endroit. De cette façon, chaque BP avait un groupe de compteurs différent à chaque jour. Si pour une raison quelconque le casino croyait comprendre ce qui se passait, il n’en avait aucune certitude puisque le lendemain le BP jouait à des tables où de nouveaux visages étaient présents. C’était une façon d’acheter du temps et nous avons opéré de cette manière trois années et demie.

La suite de l’interview : Le blackjack en voyage.